Billet : Le Sélectionneur

Le Sélectionneur

 

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65 millions de sélectionneurs. Une formule utilisée à tort et à travers par la presse généraliste. D’abord, tout le monde n’aime pas le football et puis tout ce monde ne peut pas donner un avis éclairé. Cet article tentera de montrer que constituer un groupe pour la Coupe du Monde n’est pas chose aisée. Elle ne prend pas en compte les seuls critères sportifs mais relève aussi de la psychologie, du management et de l’aspect financier.

 

 

Le Sportif

 

un-an-apres-son-arrivee-il-rappelle-les-cadres-dont-thuram_5882_wideEn fonction de ses possibilités et du nombre de joueurs de haut niveau disponibles, le sélectionneur met en place l’équipe la plus compétitive afin de représenter son pays lors des matchs et des compétitions internationales.

En toute logique, la plupart choisissent les meilleurs joueurs du pays ou/et les plus expérimentés.

Si souvent, expérience rime avec âge mure, il n’est pas impossible de rencontrer des joueurs matures à la vingtaine.

Pour une sélection d’un niveau plus modeste, à l’effectif réduit, on peut faire appelle a des joueurs habituels remplaçants en clubs. Parfois certains ne jouent même pas en équipe première, d’autres sont semi-professionnels voire dans de très rares cas chômeurs.

En France, on divise les joueurs de première division en 3 niveaux : Ligue 1, Ligue des champions et International. Comprenez que jouer en sélection diffère des matchs de club. Évoluant dans des équipes différentes, les sélectionnés ne se côtoient pas au quotidien et sont parfois même rivaux. Une fois réunis, les automatismes, schémas et animations tactiques peuvent donc varier de leurs habitudes. Les temps passés en sélections souvent très courts, ne laissant que peu de temps au travail.

Quant à la pression et aux enjeux, ils sont aussi différents. Jouer pour son pays, c’est évoluer dans un contexte particulier, parfois tendu, surtout si celui-ci connait une situation économique ou/et sociale difficile. Le joueur se mue parfois en symbole national et en bouc-émissaire lorsqu’il perd. Malgré l’existence de primes, il n’est officiellement pas rémunéré par sa fédération.


benzouIl semblerait que l’intérêt pour l’équipe nationale se perd, le niveau des compétitions de clubs étant souvent plus relevé.

Si la Coupe du monde garde son prestige, le « roi Pelé » rappelle qu’un grand joueur gagne avec sa sélection.

Pourtant des journalistes comme Daniel Riolo n’hésitent pas, non sans une certaine provocation, à déclarer que de nombreux joueurs sont plus sensibles à l’hymne de la Ligue des champions qu’à celui de leur pays. Fantasme ou réalité ? La vérité se situe sans doute entre les deux.

En tout cas, l’histoire nous montre que des internationaux performants en clubs peuvent avoir un rendement moindre en sélection. A l’inverse on peut voir des joueurs de clubs se sublimer lorsqu’il défendent les couleurs de leur pays. C’est un fait que le sélectionneur prendra forcément en compte. Regardez Mathieu Valbuena : il ira au Brésil malgré une deuxième partie de saison moyenne.

Pour un coach le dilemme est permanent car un groupe compétitif est constitué de joueurs aux profils psychologiques variés. Si l’équipe est jeune, le sélectionneur essaiera de compter sur un noyau de joueurs expérimentés. Dans la majorité des groupes existent les traditionnels leaders du vestiaire. Mais pour posséder une réelle valeur ajoutée, ils doivent apparaitre comme légitimes, posséder un palmarès d’envergure, une aura.

Deschamps-ZidaneDes critères encore plus déterminants pour une nouvelle génération qui a atteint la gloire, l’argent et les grands clubs vitesse grand V.

Il existe différents types de leadership : le leader charismatique comme pouvait l’être un Didier Deschamps à son époque de joueur et le leader technique tel Zinédine Zidane.

Si le premier parle, crie, aboie, le second, rassure, donne confiance et sauve.

Par soucis d’équilibre, certains coachs privilégient donc l’expérience au niveau intrinsèque du joueur. Un choix parfois louable mais difficile à faire comprendre. Comment expliquer à un jeune plus performant « qu’un vieux », qu’il ne joue pas pour le seul motif de l’expérience ? Surtout lorsque l’entraineur prétend devant la presse qu’il existe une concurrence saine au sein du vestiaire.

Psychologie

deschamps-nasriLe sélectionneur, malgré le niveau de son équipe doit donc prendre en compte ces différents facteurs. « Ces 11 joueurs sont les meilleurs sur lesquels je puisse disposer mais un tel ou un tel n’accepte pas d’être remplaçant (l’exemple Nasri). Un autre a l’expérience ou se transcende lorsqu’il est en sélection alors que ce petit jeune pourtant plein de talent ne confirme pas. »

Un sélectionneur est souvent pressé. Dans un contexte de club, le coach peut tenter de construire une équipe en fonction des qualités de ses joueurs, la façonner, la retoucher. Au niveau international, il espère pouvoir vite former un groupe compact avec lequel il puisse travailler. Les matchs étant plus rares et les rassemblements courts, la pression du résultat dicte souvent ses actions, parfois au détriment d’un jeu de qualité.  Ainsi on ressortira la maxime connue : « Mieux vaut gagner 10 matchs 1/0 qu’un match 10/0. »

Lorsque Steven Gerrard et Franck Lampard, deux joueurs exceptionnels, ont été appelés en équipe d’Angleterre, de nombreux sélectionneurs se sont cassés les dents à essayer d’associer deux profils similaires mais pas complémentaires. Le coach se retrouve souvent donc dans l’obligation d’en laisser un sur le banc. Les joueurs ont des égo, parfois surdimensionnés. Certains ne le supporteront pas et c’est pour cela que malgré son niveau, un coach fera le choix de ne pas le sélectionner lui préférant, un individu moins bon mais avec un bon état d’esprit.

Parlons maintenant des affinités. Si les mises au vert, comme les séjours au ski sont plébiscités par certains pour forger un « esprit de groupe », vous savez sans doute que plusieurs coqs dans une même basse-cour ne font pas bon ménage même si le sélectionneur revendique l’intérêt national. Ainsi, il faut parfois trancher dans le vif et écarter un joueur sur des critères extra-sportifs. On a les exemples d’Eric Cantona et de David Ginola.

Toutefois, la recherche d’unité peut prendre des proportions exceptionnelles. Alors sous les ordres de Michel Platini en 1990, Emmanuel Petit fustige un sélectionneur qu’il estime sous l’ influence marseillaise. Au nombre de 8 (Casoni, Cantona, Papin, Pardo, Blanc, Sauzée, Boli et Di Meco), on peut logiquement penser que les Phocéens pesaient de tout leur poids sur certaines décisions.

3516787_3_175d_didier-deschamps-avec-patrice-evra-apres-la_9b7d7785e51600adace9a3dee23d448bL’entraineur est humain et de bons rapports avec les joueurs sont primordiaux.

Comme pour un maitre avec ses élèves, il a ses chouchous ou tout simplement, des joueurs avec qui le courant passe mieux qu’avec d’autres. Ce seront ses relais sur le terrain.

Ainsi un coach fébrile ou trop proche de ses ouailles, aura la maladresse ou la bonne idée de se priver de quelques talents. Le sélectionneur doit se placer au dessus de la meute pour rester crédible. Il est difficile de changer un groupe qui vit bien, ou pas trop mal, le coach faisant partie intégrante de ce dernier.

Dans un monde bourré de superstitions diverses et variées, un joueur peut souvent en faire les frais. Imaginez vous que l’équipe du Brésil n’a pas fait jouer de gardien de but noir pendant plusieurs années. Le pays jugeait son goal de 1950 Barbosa, coupable de la défaite face à l’Uruguay en finale du mondial. Il déclara dans une célèbre tirade : »Au Brésil, la peine maximale est de 30 ans. Moi, voilà 50 ans que je paie pour un crime que je n’ai pas commis ».

Le management est une discipline complexe. Rensis Likert (1903-1981), un célèbre psychologue américain a travaillé sur le management et en a défini 4 types qui vous ferons penser à quelques têtes bien connues :

– Le style autoritaire/directif basé sur la peur et la soumission.
– Le style paternaliste/bienveillant : Le manager recueille l’avis des joueurs, même si la décision finale lui revient.
– Le style consultatif : Le manager ne prend aucune décision sans consulter son équipe.
– Le style participatif : Il y a une véritable relation de confiance entre le manager et ses joueurs. Ils vont être totalement associés à la prise de décision.

Le dernier modèle est plébiscité par le psychologue mais si on l’applique, on imagine qu’un sélectionneur aura donc tendance à ne pas trop changer son groupe.

607933-187959488Si les coachs nous balancent les traditionnels : « Seuls les titulaires en club jouerons en équipe de France », la réalité est souvent tout autre.

Rappelons que notre charnière titulaire face à l’Ukraine : Mamadou Sakho (18 matchs en Premier League cette saison contre 36 pour son homologue défense Skrtel 36 matchs) et Raphaël Varane (14 matchs contre 32 pour Sergio Ramos), sont remplaçants dans leur club.

Le sélectionneur se défend en louant leur performance en équipe nationale et le niveau de leur club respectif.

Pour une Coupe du monde, les choses deviennent encore plus complexes et l’unité du groupe est davantage protégée. Ainsi lorsque vous vous étonnez de la présence de Pascal Chimbonda en 2006 , sachez que ces joueurs communément appelés coiffeurs sont importants pour un sélectionneurs. Si nous fantasmons sur une véritable concurrence équitable et loyale entre eux, la hiérarchie au sein du vestiaire est bien établie. Le sélectionneur doit être cohérent pour être légitime. Il y a donc les titulaires, les remplaçants et les coiffeurs. Ces derniers n’ont quasiment aucune chance de jouer mais pourront dire « j’y étais ». A la fin d’une carrière, on ne retient que le palmarès.

Nous, l’argent et les conflits d’intérêts

« Ce n’est que du foot » disait le pauvre Raymond Domenech. Candide mais il n’a pas tort.. Toutefois, le sélectionneur est la principale victime de ce foot business. Il est traqué, harcelé et malmené par une presse, parfois sans aucun scrupule. Les médias ont un pouvoir et savent en jouer. Le coach doit accepter le système et ses rouages car  s’il se rebelle, il doit affronter un monde désenchanté. Une industrie et des hommes qui n’ont pas envie de changer et de modifier leurs privilèges et habitudes. Sélectionneur, c’est manager une équipe et les médias.

Si Domenech a commis des erreurs, la campagne de déstabilisation dont il fût victime dépasse l’entendement. Aimé Jacquet avant lui, en avait déjà fait les frais. Les conséquences n’atteignent pas que le sélectionneur mais tout son entourage. Ainsi le champion du monde 98 déclarait vouloir s’exiler, si il n’atteignait pas les quart de finale de la compétition.
Les médias, les agents et vous-même dans une moindre mesure, avez un impact sur le cours des évènements.


1387250_3_af32_jeremy-toulalan-en-conference-de-presse-avecReprenons l’affaire Kinya. Pour un entraîneur, sanctionner ses joueurs revient souvent à se tirer une balle dans le pied. Surtout, si cette crise s’est produite sous le mandat d’un prédécesseur. Il n’y a rien  de mieux pour entretenir un mauvais climat. La preuve, sanctionné, le talentueux Jeremy Toulalan encore traumatisé, refuse toujours de revenir en Equipe de France.

Si pour vous, certains joueurs devraient être exclus pour des raisons de comportement sur la scène publique, l’intérêt du sélectionneur diffère. Dans une optique de purification et d’exemplarité, un sportif devrait être écarté puisqu’il n’a pas « respecté son maillot, ses couleurs, son pays ». Mais pourquoi les sportifs plus que les politiques ? Seul une minorité peut se targuer de n’avoir jamais baigner dans des affaires douteuses. Ne devrait-on pas interdire à tout politique condamné ou mêlé à des affaires de ne plus exercer, eux qui influent directement sur ce qui se trouve dans votre assiette ?

L’erreur est humaine. Que l’on s’en plaigne ou non, en 2014, les résultats comptent avant une exemplarité fantasmée. Alors ne soyez pas bêtes idiots, naïfs ou démago, parlons d’éducation, de mœurs et d’égalités sociales. En parlant d’argent, si les joueurs ne sont pas payés par les fédérations, les sélectionneurs eux le sont. Coach est sans doute le métier le plus précaire du football.

Tapie-Bernes-GoethalsIl n’est pas rare qu’un sélectionneur ait le même agent qu’un joueur. Quant on sait l’impact d’une sélection sur la valeur d’un footballeur… Sachez qu’en Equipe de France, Deschamps, Valbuena, Ribéry, Griezmann appartiennent à l’écurie « Bernes ».

Jean Pierre Bernes, était le directeur général de L’Olympique de Marseille à l’époque de l’affaire OM-VA de 1993… Soit, Samir Nasri en fait également partie mais n’est-ce pas l’exception qui confirme la règle ?

En Afrique par exemple, où la corruption et l’exploitation des joueurs est grande, il n’est pas rare de voir de jeunes joueurs convoqués afin de faire monter leur valeur marchande, le staff touchant au passage une petite commission.

 

Je vous laisse avec la liste du sélectionneur

Didier Deschamps a eu la délicatesse de distinguer les réservistes du reste du groupe, à l’inverse de Jacquet et Domenech

Gardiens: Lloris, Landreau, Ruffier
Défenseurs: Sakho, Varane, Sagna, Debuchy, Koscielny, Mangala, Evra, Digne
Milieux: Cabaye, Matuidi, Pogba, Sissoko, Grenier, Mavuba, Valbuena
Attaquants: Benzema, Giroud, Rémy, Ribéry, Griezmann

Réservistes: Cabella, Gonalons, Lacazette, Perrin, Schneiderlin, Trémoulinas