Billet : Football et Religion

Ce n’est que du foot ?

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IZI

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« Ce n’est que du foot » : phrase lapidaire que certains acteurs brandissent tel un bouclier lorsque la pression devient insoutenable. Dans notre société contemporaine occidentale, les religions traditionnelles perdent pour la plupart de leur attractivité, concurrencées par l’essor d’une spiritualité moins contraignante. Les footballeurs,  idoles, souvent vénérés voire divinisés sont placés sur un piédestal. On parle souvent du football comme d’une religion. Quels liens ou points communs peut-on y déceler ? Que représente un stade et l’attitude des supporteurs ? Enfin, quel statut pour le footballeur ?

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Stade, Arène, Enceinte, Eglise

Le principe d’une religion est de relier les hommes. Dans le sport, le football engage de loin la plus grande communion : il fédère. Les stades auraient remplacé les églises. Est-ce un hasard que l’émission Téléfoot de TF1 soit retransmise le dimanche à l’heure de la Messe ? On peut penser que non. D’ailleurs, on compare souvent les chants des supporteurs aux cantiques religieux. On observe aussi qu’avec les évolutions techniques et technologiques, les enceintes couvertes résonnent telles des cathédrales. Sachez qu’à Andfield, stade du club Anglais de Liverpool, certains fans demandent qu’on y disperse leurs cendres. Le stade peut donc se transformer en un lieu de recueillement.

Chile-_el_pueblo_vencera_croppedImaginez-vous que dans l’ Estadio Nacional de Santiago du Chili, 12.000 opposants de gauche furent emprisonnés, torturés, assassinés, violés par les hommes du général Pinochet.

Les survivants parlent d’un stade profané. Pourquoi tant de sacralité pour un terrain entouré d’un bloc de pierre ? Un stade raconte une histoire, des joies, des liesses, des peines, des drames.

Le match, cérémonie collective, permet aux supporteurs de partager quelque chose de fusionnel : un sentiment océanique d’après l’écrivain Romain Rolland. On oublierait ses différences le temps d’une rencontre. Bémol. Dans les stades, toutes les places ne coutent pas le même prix. La classe populaire est massée en virage, tandis que les plus aisés préfèrent la tribune présidentielle. Ce n’est pas systématique, juste une tendance. Ces différences sociales et politiques se sont parfois traduites en affrontements entre supporteurs d’une même équipe.

Doit-on regarder ces dérives comme des faits exceptionnels, causés par un manque de résultats ? L’argument est léger. Révèlent-t-elles le besoin des hommes de se diviser, de créer une hiérarchie au sein du groupe ? Sans doute. Certains seraient-ils plus légitimes, meilleurs supporteurs et possèderaient- ils de ce fait une supériorité ?  Il est indéniable qu’un ultra jouit d’une reconnaissance supérieure à celle d’un supporteur lambda. Il passe du spectateur à l’acteur. Le club fait partie de sa vie et se transmet parfois de génération en génération, telle la religion pour un pratiquant.

Intérêt, Attachement, Amour, Fanatisme

Comme une religion, Le football peut donner un sens à la vie de certains. Le supporteur ne gagne rien en soit mais ce sport fait naitre chez lui, un sentiment d’élévation vers quelque chose de supérieur. Notez tout de même que son statut varie en fonction du club qu’il supporte. Ainsi lorsque le Paris-Saint-Germain version Qatar, ne considère pas les anciens groupes des tribunes Auteuil et Boulogne, les socios du FC Barcelone, sont propriétaires de leur club.

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Sauf pour quelques exceptions comme Manolo, célèbre supporteur de l’Espagne, le fan ne peut exister par lui-même. En revanche en groupe, il peut influencer par des manifestations répétées et conduire jusqu’à la destitution d’un entraineur.

Si le supporteur n’est pas directement décisionnaire, il possède un rôle majeur dans ce monde où tout va très vite.

La direction doit donc veiller par soucis d’image, d’argent, de renommée et de paix sociale à le chouchouter, lui montrer qu’il est important, qu’il fait partie d’une famille. Du coup, doit-on s’étonner que des individus aux revenus modestes, sans connaissances économiques poussées s’insurgent contre la taxe à 75% ? Pas le moins du monde. Et pourtant, cet impôt va dans le sens d’une réduction de l’écart entre riches et pauvres. En fait,
beaucoup de fans redoutent plutôt un élargissement du fossé entre leur petit club français et leurs rivaux européens.

Le supporteur peut-il faire passer sa drogue avant son quotidien ? Parfois oui. Un entrepreneur brésilien n’hésite pas à dire que pour calmer le mécontentement ouvrier, il suffit d’acheter un attaquant. En somme, du pain et des jeux. Dès lors, comment expliquer qu’un pays comme le Brésil, nation du football, organisateur du prochain mondial, soit sujet aux protestations actuelles ? La raison se trouve dans l’amélioration du niveau de vie global du pays. Les nations les plus défavorisées ont besoin de planches de salut symboliques. Pour les classes populaires, le foot apparait comme une sorte de revanche sociale.

hooligansFinalement, seront d’autant plus fanatisés, les individus en situation précaire. Quand on mène une vie remplie, exaltante, on prend du recul vis à vis d’un match. Nous ne parlons pas ici du passionné, mais de celui qui fait de son club une priorité absolue et met ainsi en danger sa vie professionnelle et familiale. Cette catharsis peut même le mener à prendre des positions extrêmes, les études sociologiques ayant montré que les plus fanatiques croyants sont généralement les plus désocialisés.


Ce sport propose un succès, des émotions, une vie par procuration. Le football peut devenir une source d’émotion et un moyen d’exister. Si le supporteur prêche dans son église, peut on dire du joueur qu’il est un prophète ou une divinité et qu’il encourage-ce rapport religieux, ce fanatisme ? Parfois oui et souvent malgré lui.

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Footballeur, Prophète, Dieu, Personne

jésusAvant il y avait le Messie, aujourd’hui il y a Leo Messi. Même nom, même destin ? La religion possède une place de choix dans le monde du foot dont il se fait la vitrine. Le joueur se métamorphose en une idole qui communie avec le public.

Lorsque le sportif pénètre sur la pelouse et célèbre ses buts, il se signe, mime une prière, lève les doigts vers le ciel. Croyant ou non, ça entretient l’image.

Ainsi, doit-on s’étonner de voir prier des joueurs au centre du terrain après une victoire ? Etre surpris de remarquer des T-Shirts « I love Jésus“ ou « I belong to Jésus » ? Pas tant que ça.

Prenons l’exemple du brésilien Kaka. Si vous lui demandez le nom de son idole, ne vous attendez pas à Pelé, Socratés, Zico… Son chouchou, c’est « Jésus ». Pas celui de la Roma, mais Jésus fils de Dieu. Kakà affirme d’ailleurs qu’à la fin de sa carrière il deviendra pasteur. Chrétien évangélique, le meneur de jeu utilise comme beaucoup de ses compatriotes le sport comme un moyen prosélytique. Le site Internet chrétien coeurnet.org n’hésite pas à reprendre ses déclarations : « Oui, si Jésus me le demande, pour évangéliser davantage, je serais heureux d’arrêter ma carrière, de sacrifier le don que j’ai reçu de savoir jouer au football pour imiter la foi d’Abraham, qui lui était prêt à immoler son fils Isaac. » Bien-sûr, ce phénomène n’est pas propre au christianisme.

Pour le Sénégalais de Newcastle Papis Cissé, la religion passe aussi avant le football. Musulman, le Migpies a refusé de porter les couleurs de son équipe car son maillot frappé du Sponsor Wonga.com est une société de prêt sur salaire. L’Islam prohibe les prêts d’argent avec intérêt.

131004trabelsi640_hlargeSi cela reste souvent de l’ordre du la pure communication, du paraitre, certains joueurs n’échappent pas aux tentations extrémistes.

Ainsi France 24 nous apprend que le Tunisien Nizar Trabelsi, qui déjà a purgé 10 ans de prison pour crime terroriste en Belgique, risque la perpétuité pour tentative d’attentat contre une base américaine de l’Otan en 2011.

Dans le fond, on peut sourire en voyant un Pape supporteur de football et en apprenant que l’équipe d’Italie se rend au Vatican avant la coupe du Monde pour y être bénie, comme des Croisées partant en guerre.

Gamin, Bouc emissaire, Popularité, Bucher

Vous l’avez constaté, les dérives existent. Dans toute religion existent des boucs émissaires. On ne parle pas ici des arbitres. Une idole peut être brulée. Lorsqu’un joueur souhaite quitter son club, loupe un penalty ou une action décisive, il perd son caractère sacré. C’est un des points qui différencie un footballeur du Dieu monothéiste, « celui qu’on ne critique pas ».

balotelliEn somme, la « religion football » se rapproche d’un polythéisme permettant de découvrir, d’adorer de nouveaux dieux et de rejeter ceux qui ne nous conviennent plus.

Heureusement, le joueur peut influer sur sa popularité. La conversion du public doit se faire sur le terrain : par ses performances et en dehors par la communication.

Du coup, peut-on comprendre les récentes déclarations de Patrice Evra ? Oui, dans le sens où : « la critique est facile mais l’art est difficile« . Pourtant, si on ne peut demander au footballeur de se transformer en virtuose de l’éloquence, il conclut par son statut un contrat moral avec la société : Vous êtes star, surpayé, mais vous devez accepter qu votre nom soit constamment soumis  à la critique.

Les footballeurs, restent des gamins qui ont grandi trop vite mais le professionnalisme exige de la maturité. Dans le cas contraire, le désamour ne peut être que plus légitime. Le footballeur est un homme, dieu malgré lui.

Footballeur, Exemple, Identité, Responsabilités

Le footballeur a une mission quasi-prophétique  : montrer l’exemple et apparaitre comme le digne représentant et ambassadeur de son pays. Un fardeau ? Une injustice ? Simple rançon de la gloire.

drogbaLe football a un rôle à jouer mais ne peut changer la société. Son impact éphémère ne doit pas pour autant être surestimé. Prenons l’exemple de Didier Drogba, capitaine de la Côte d’Ivoire. Après la qualification de son équipe pour la Coupe du monde 2010, il s’est exprimé pour l’union du peuple, détruit par la guerre. Ce geste a permis aux Ivoiriens du nord de contempler son ballon d’or africain, puis d’assister à un match de son équipe nationale.

Nous aurions pu parler d’autres grands hommes comme Socrates qui a combattu la dictature au Brésil, Rachid Mekhloufi qui a rejoint les rangs du FLN en Algérie, Pedrag Pasic d’ex Yougoslavie qui malgré la guerre a permis aux enfants de s’évader grâce au football, Carlos Caszely, le Chilien protestataire opposant du général Pinochet, et tous ceux qui ont su se servir de leur image pour de nobles causes.

Cependant, si le football fédère et permet de grandes choses, les gens oublient souvent leur différence le temps d’un match puis la vie reprend son cours. Le ballon, ne résout aucun problème courant : manger ou se loger. Si la qualification inespérée de l’Equipe de France face à l’Ukraine renvoie l’image d’un peuple uni,  les victoires de 1998 et 2000 de notre génération black-blanc-beur n’ont pas empêché le FN d’accéder au second tour de la présidentielle de 2002.

Finalement, le footballeur n’est pas un dieu, mais un homme d’influence, prophète ou gourou. Capable du meilleur comme du pire. Comme chacun de nous.